L’Afrique économique est mal partie !
« Au cours des cinquantes dernières années, nous, les économistes, avons souvent pensé avoir trouvé la bonne réponse pour générer la croissance économique. La première « solution » fut la croyance en l’aide étrangère pour combler l’écart « investissement nécessaire » et épargne. Alors même que certains d’entre nous abandonnaient la stricte notion d’investissement « nécessaire », nous pensions encore que la croissance résidait dans l’investissement en machines. Puis s’imposa l’idée que l’enseignement, en tant que manière de décupler le « potentiel humain » apporterait la croissance. Ensuite, effrayés par le fait qu’une population « excessive » pourrait déborder la capacité productive, nous avons promu le contrôle des populations. Quand nous avons réalisé que les politiques gouvernementales pouvaient entraver le développement, nous avons promu les prêts publics pour amener les pays pauvres à engager des réformes politiques. Finalement, quand ces pays eurent de la peine à rembourser les dettes qu’ils avaient contractées à condition de se reformer, nous leur avons proposé de les annuler. »
Nous commençons cet article avec un texte de William Easterly, ancien fonctionnaire de la banque mondiale « congédié » par celle-ci après avoir écrit un livre assez critique sur son employeur, les pays pauvres sont-ils condamnés à le rester ? Ce texte montre comment les politiques des institutions de Breton Woods pour les pays en voie de développement n’ont pas été des panacées au développement de ces derniers. La preuve, les pays pauvres s’appauvrissent tout le temps. De l’analyse de cet économiste donc, les pays pauvres seront condamnés à le rester tant qu’ils ne sortiront pas des limites imposées par les institutions de Breton Woods et de certains économistes pour s’inventer un modèle de développement qui tient compte des incitations. Pour cela, nous estimons que le temps est venu pour les Africains de penser de manière autonome le developpement économique de l’Afrique selon un paradigme africain propre.
L’Afrique ne pense pas l’économie par elle-même !
La plupart des économistes Africains ne pensent pas par eux-mêmes. Leur manière de penser l’économie est conditionnée par les théories inventées par les occidentaux. Or ces théories répondent à un autre paradigme et est lié à un contexte particulier. Et d’ailleurs, jusqu’à 1938, l’Afrique n’était pas considéré comme une économie. Dans Le rapport sur l’économie du Monde écrit en 1938 par James Meade, aucune page ne mentionnait l’Afrique, c’est tout dire. L’Afrique n’a d’importance pour l’économie mondiale qu’en tant que réservoir de matières premières et de main-d’œuvre bon marché et en tant que marché de consommation des produits occidentaux. Malgré cette évidence, les Africains pensent toujours que les autres peuvent proposer des solutions aux problèmes africains. Voyons maintenant les théories économiques influentes et le contexte de leur elaboration.
• L’idée que l’investissement en machines est un préalable à la croissance est une idée du professeur Evsey Domar. Domar publie son livre « Capital Expansion, rate of growth, and Employment en Avril 1947 dans lequel il y étudiait la relation entre les récessions et la croissance aux Etats Unis. Il supposait que la capacité de production est proportionnelle au stock de machines. Mais en 1957 « miné par la culpabilité, il admit le caractère irréaliste de cette hypothèse et désavoua sa théorie » . Il affirma donc que sa théorie n’était d’aucune utilité pour expliquer la croissance de longue période, et il donna alors son appui à la nouvelle théorie de la croissance de Solow. Et jusqu’aujourd’hui, les économistes continuent de l’appliquer afin de déterminer un taux d’investissement «requis » pour un taux de croissance « cible ». Pour comprendre l’esprit de Domar, il faut tenir compte du contexte. Domar publia son livre aux lendemains de la Grande Dépression de 1929. Cette crise a créée incontestablement un chômage massif. Pour Domar, il y aurait donc un réservoir de main d’œuvre prêt à travailler sur une machine supplémentaire. Augmenter le nombre de machines, il y aura toujours des chômeurs prêts à travailler. Cela nous rappelle la loi de Say qui disait que « toute offre crée sa propre demande », une loi émise en pleine période de pénurie en Europe ; et l’utilisation de la fonction Cobb-douglas, déterminé en 1928 par l’économiste américain Paul Douglas et le mathématicien Richard Cobb pour représenter le lien entre intrant et extrant. Il n’est applicable que dans le cas d’économie développée et d’économie libérale et non planifiée. Malheureusement, c’est cette fonction que nos experts utilisent pour faire les prévisions de croissance du PIB au Burkina dans le cadre de la SCADD. La théorie de Domar continue d’être appliquée par les institutions de Breton Woods, parce qu’elle entre dans une dynamique qui sert leurs intérêts. En mettant en relation Investissement requis et croissance cible, cette théorie nécessite de la part des pays pauvres des moyens financiers afin de réaliser l’investissement requis pour atteindre le taux de croissance cible. Cette approche s’appelle aussi « modèle Harrod-Domar » ou approche par « le déficit de financement ». Or nous savons tous l’incapacité des pauvres à mobiliser les ressources nécessaires pour réaliser cet investissement. Il apparait donc que l’aide devient un impératif catégorique pour ceux qui veulent atteindre un certain niveau de croissance ! • L’étape suivante de l’évolution de la théorie du « déficit de financement » consistait à convaincre les pays riches de le combler. C’est dans ce contexte que W. W. Rostow publie les étapes de la croissance en 1960. Des cinq phases qu’il décrit, l’étape du décollage ou émergence est celle qui a le plus retenu l’attention du public, dont le gouvernement Burkinabè, qui en fait son slogan de campagne. Malheureusement pour Rostow et ceux qui le suivent, « avec ses propres données historiques indépendantes, Simon Kuznets, prix Nobel d’économie en 1963, aboutit à des conclusions encore moins favorables à la thèse de Rostow : « aucun des cas de Rostow ne confirme l’accélération du taux de croissance de l’investissement lors des phases de décollage. » Mais les idées fausses ne meurent jamais. » Dans quel contexte fut écrit les étapes de la croissance ? Pendant la période de la guerre froide. Comme en atteste son sous-titre : « manifeste non communiste » Rostow surfait sur les peurs de la guerre froide. En ce temps là, Rostow entendait montrer au tiers-monde que le communisme n’était pas la seule forme d’organisation étatique efficace et à même de déclencher le décollage économique. En lieu et place, il proposait une voie de développement non communiste requérant des nations occidentales qu’elles viennent en aide aux nations du tiers-monde afin de combler l’ « écart de financement » entre l’investissement nécessaire au décollage et l’épargne nationale disponible. Pour conclure cette partie, disons qu’Easterly démontre assez aisément que les théories de la croissance jusque là émises ne sont pas vérifiées dans les faits et que l’un des éléments importants pour amorcer la croissance est l’incitation. Pour lui, les gens répondent aux incitations. En effet, il ne sert à rien de doter les économies de machines, de technologie, etc… si l’incitation à la croissance est faible. Il demandera aux politiques de prendre des mesures de politiques qui ne compromettent pas l’incitation des agents économiques ; l’inflation, la corruption, par exemple, pouvant freiner l’incitation des agents à produire. L’histoire économique du Burkina montre que le pays a connu des avancées économiques que grâce à deux éléments fondamentaux : la rigueur dans la gestion des finances publics (« garangose » 1966-1974) et la mobilisation de masse et la rigueur (sous la révolution 83-87) . La rigueur et la mobilisation des masses étant de puissants incitateurs à la croissance.
Après Easterly, intéressons-nous à un grand économiste africain : Samir Amin à travers son livre : l’Afrique de l’ouest bloquée, l’économie politique de la colonisation 1880-1970. Dans ce livre où Samir Amin tente de relever les goulots d’étranglement de l’économie ouest africaine, ses conclusions confirment la thèse selon la quelle l’investissement n’est pas un préalable à la croissance. Pour lui « …il n’y a aucune relation entre l’effort d’investissement et les résultats obtenus en terme de croissance. » Ensuite, son analyse des économies de l’Afrique de l’ouest « francophone », du Ghana et de la Gambie, montre que le développement de ces pays est impulsé de l’extérieur. En effet, « Le développement reste intégralement impulser de l’extérieur et n’a aucun autodynamisme propre … Le ralentissement inéluctable de la croissance extravertie s’exprime alors par une crise tendancielle des finances publiques. Partout, le déficit public s’aggrave ou est sur le point de s’aggraver. D’une manière générale, l’écart entre le taux de croissance des dépenses administratives courantes, qui s’accélère et celui de la base matérielle de l’économie, qui se ralentit, tend à s’élargir. Le relèvement de la ponction fiscale, largement pratiqué dans la région au cours de la décennie, permet seulement de retarder l’échéance. On voit là l’expression du blocage de la capacité d’épargne nationale qui, malgré la croissance du PIB, reste incapable d’assurer le passage automatique, spontané, de la croissance impulsée de l’extérieur à la croissance autodynamique qui se finance elle-même. » Le blocage réside dans la structure même de nos économies.
Pour terminer cette analyse, nous disons que les théories inventées des autres pays occidentaux n’avaient pas pour but de permettre aux pays en voie de développement de sortir de la pauvreté. Il ne faut donc pas se leurrer sur cet état de fait. Les théories ont été élaborées en tenant compte d’un contexte et en poursuivant des buts qui ne sont pas les nôtres. Aussi, les politiques menées dans les colonies par les colons ne visaient pas le développement de la colonie. Samir Amin montrera même dans son livre que le choix du Sénégal de se spécialiser dans la production et l’exportation de l’arachide ne répondait à aucune logique de développement du pays. Car le pays avait des avantages plus grands dans l’élevage, le riz, la canne à sucre, la grande pêche maritime etc. Mais le pays a continué dans la voie du colonisateur, d’où son sous-développement. Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est de sortir de l’infantilisme intellectuel qui voudrait que les autres puissent nous dire le chemin à prendre et à pleurnicher après sur l’autre quand on perd son chemin. Le blocage du continent est beaucoup plus profond que cela. Il faut reformer profondément l’économie des pays Africains. Pour cela, il faut d’abord travailler à maîtriser l’énergie afin de pouvoir soutenir un rythme accéléré d’industrialisation. Pour cela, il faut une politique africaine commune d’énergie. Car un pays africain prit isolement ne peut dégager les fonds nécessaires pour financer la production d’énergie nécessaire à l’industrialisation à même de le rendre indépendant et riche. Ensuite, il faudra ouvrir les frontières entre les différents Etats africains de manière à ce qu’aucune barrière ne crée des différentiels de prix élevés pouvant se transformer en taxe sur la consommation. Créer des universités africaines spécialisées dans les domaines pointues de la science afin de produire constamment la technologie nécessaire. Se doter d’une monnaie africaine forte gérée par une banque africaine forte, soutenue alors par les richesses énormes que nous produirons, ce qui nous évitera de déposer presque toutes nos richesses dans le trésor français qui ne se gênera même pas de dévaluer la monnaie quand elle se sent mal (la dévaluation du Franc Cfa en 1994 est lié à des problèmes économiques de la France qui date d’Aout 1991, et qui à même vu le retrait de la grande Bretagne de la zone ECU le 16 Septembre 1993). En ce qui concerne la survie des peuples, le sentimentalisme doit être accordé à qui le mérite et non à qui veut nous nuire. Aujourd’hui, aucun économiste africain sérieux ne peut et ne doit penser le développement à l’échelle des Etats Africains pris individuellement. Seule la mise en place de l’Etat fédéral d’Afrique permettra de rendre le continent indépendant. Et Samir Amin conclut son livre par cette phrase que tout économiste africain devra méditer : « Au terme de cette analyse économique, il faut conclure au contraire sans ambiguïté que le morcellement de l’espace économique dont a été victime l’Afrique de l’ouest la contraint inéluctablement au maintien des structures et des politiques et de la mise en valeur coloniale, lesquelles engendrent non moins inéluctablement la domination extérieure et le sous-développement. »
Sources
William Easterly, les pays pauvres sont-ils condamnés à le rester ? Groupe Eyrolles, 2006
Samir AMIN, l’Afrique de l’ouest bloquée, l’économie politique de la colonisation, 1880-1970, Les Editions de Minuit, 1971.
Ministère de l’Economie et des finances du Burkina, Etude rétrospective macroéconomique Burkina 2025, 2001. Piiga Souleymane (souleyman_niets@yahoo.fr/ 78 16 80 03)

Commentaires
le 20-07-2011 à 01:41:42
Bonjour,
Il m'est agréable de vous faire part de la sortie de mon livre qui pose UN REGARD différent sur les perspectives de développement de l'Afrique.
Mon livre AFRIQUE INSURGE-TOI part du constat d'échec des politiques publiques de développement appliquées dans le contexte africain depuis plus de 50 ans qui sont sans solutions et au mieux "fabriquent" une croissance insuffisante, non inclusive et non solidaire. Il tente de créer une alchimie entre l'histoire, la culture, l'économie politique et le social dans le but de faire de l'Afrique une seule nation en 2020 ( l'Union africaine des Etats Indépendants ou UA-EI par exemple) et la 5ème économie mondiale en 2020 grâce à un PIB nominal de 6.000 à 7.000 milliards USD contre seulement 1.685 milliards USD en 2010 : réalisation des investissements massifs de l'ordre de 1.225 milliards (selon le bureau directeur des OMD pour l'Afrique de 2010 à 2020) à 2.000 milliards USD en 10 ans selon mes propres travaux à partir de 3 paniers de besoins panafricains de resplendissement de l'Afrique (celui des villages où vivent 60% de la population africaine, celui des villes sachant que 3 urbains sur 4 sont des "bidonvillois",et celui des superstructures telles que l'UA, les CER, le NEPAD, la BCA, le FAI, le FMA, les projets, chantiers et travaux panafricains) et création de 15 millions d'emplois par an sur 10 ans contre moins de 9 millions par an, donnée d'avant la crise selon le BIT. Seuls les emplois décents massifs (moins de 10% d'emplois en Afrique sont décents contre près de 50% en Asie et en Amérique et plus de 60% dans les pays développés) pourraient générer des revenus décents et donc sortir l'Afrique de la misère. Côté financement, il faudrait faire appel à la solidarité panafricaine (tontines, emprunts obligataires...) et à l'exploitation avec intelligence de seulement 5% des 40.000 milliards USD des réserves de ressources naturelles de l'Afrique, montant estimé par un cabinet d'Expert international. Parce que l'ADP est "fatale", les prêts internationaux sont asservissants, les IDE sont mal orientés et peu efficaces, les économies des pays riches sont plombées par des déficits et dettes abyssaux et que le FMI et la BM n'ont pas les moyens de leurs politiques, l'Afrique devrait compter sur elle-même. Donc, Afrique au travail, ce qui ne doit pas faire peur car l'Afrique en a besoin surtout sa jeunesse. C'est donc la fin programmée d'une ADP "fatale" et des prêts internationaux asservissants et à taux exorbitants qui avaient pris le relais des détestables dettes odieuses nées aux lendemains des indépendances. Tout le reste ne sera que la dérivée de cette stratégie développementaliste et humaniste de l'Afrique que nous préconisons. Vivement le COPRA (consensus panafricain pour le resplendissement de l'Afrique ), le nom de cette stratégie.
Bonne réception
Isidore FEUJO
feujo2001@yahoo.com